Pour sa deuxième incursion en terres hispaniques, Netflix s’aventure sur le terrain du teen show avec Elite. Créée par Carlos Montero et Dario Madrona, cette série espagnole s’intéresse à un groupe de lycéens fortunés dont la vie est troublée par l’arrivée d’élèves de classe moyenne. La lutte des classes version ado vaut-elle le coup de se remettre à l’espagnol ?

Vous vous rappelez de Un Dos Tres ? Mais si ! Si vous étiez un tantinet fleur bleue, ado en émoi devant la télé, je suis sûr que vous vous souvenez de Un Dos Tres. Bon ok je vous parle peut-être d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Littéralement. Et le fait de pouvoir enfin reprendre ces paroles de Charles Aznavour de manière appropriée donne un peu des sueurs froides. Après, ça ne l’a pas empêché de tenir un bout de temps le bonhomme, alors on peut souffler, il y a de la marge. Mais donc, pour les non-millenials francophones qui n’aurait pas eu le privilège de connaître d’innombrables heures d’éveil sériephile (et probablement hormonal aussi) devant les après-midis de M6, Un Dos Tres (Un Paso Adelante en VO) était une fiction mélodramatique espagnole diffusée entre 2002 et 2005 suivant un groupe de jeunes étudiants fougueux et butés ainsi que leur vie sentimentale muy complicada. C’était une époque plus simple, les enfants. Entre ça et Le Destin de Lisa importée d’Allemagne, on pouvait vraiment se sentir citoyen européen devant son écran sans avoir besoin de Netflix.
Tout ça pour dire que Elite m’a beaucoup fait penser à Un Dos Tres. Oui alors bon, la danse, le chant et le théâtre en moins et avec un revenu moyen par famille de personnage certainement plus élevé. Et un petit meurtre en plus, accessoirement. Mais Elite, centrée sur la jeunesse dorée de l’école privée de Las Encinas, c’est un peu le Un Dos Tres de 2018, un teen show espagnol à l’eau de rose… mis au goût du jour. On sent que pas mal d’évolutions télévisuelles et de nouvelles techniques de narration plus sophistiquées sont passées par là. Ça n’en fait pas un bijou d’originalité dans la masse de séries actuelles mais en termes de niveau de production, elle s’inscrit dans la lignée de récentes créations espagnoles telle que La Casa de Papel. Avec qui elle partage d’ailleurs 3 acteurs ! Maria Pedraza, Jaime Lorente et Miguel Herran font aussi partie du casting du carton d’Antena 3.

A l’écriture, Dario Madrona et Carlos Montero, les créateurs de la série n’en sont pas non plus à leur premier coup d’essai en matière de télévision espagnole. Montero avait d’ailleurs officié sur Physique ou Chimie (Física o química en VO) de 2008 à 2011 sur Antena 3, une autre série d’ado exportée en France… mais pas avec le même succès que Un Dos Tres. Certainement faute de Miguel Angel Muñoz. Reste que les auteurs sont des vétérans qui avaient déjà pu faire leurs armes sur des teen shows populaires, ce qui en a sûrement fait pour Netflix un pari bien plus sûr qu’un certain Dan Frank sur Marseille.
Le pari s’avère en tout cas créativement payant parce que, tout en reprenant des codes et ingrédients qui ont fait l’efficacité de séries américaines, Elite s’emploie aussi plutôt bien à éviter leurs erreurs. Le mystère qu’elle place au cœur de cette première saison est un whodunnit assez classique et une énième itération du trope de la dead girl, donc on repassera pour les points bonus, mais le suspense se révèle quoi qu’il en soit assez prenant. Qui a donc tué Marina (Maria Pedraza), la riche héritière, fille d’un homme d’affaire véreux et principal investisseur de l’école ? A-t-elle causé sa propre perte à force de rébellion contre sa famille ? S’est-elle mise à dos ses amis fortunés ? Ou le drame est-il lié à l’arrivée des trois nouveaux élèves boursiers, issus des quartiers plus pauvres ? Autant de questions qui ancrent indiscutablement la série dans le soap, sur fond d’inégalités sociales.

Elite se trouve en fait quelque part au croisement de How to Get Away with Murder et de Gossip Girl. Elle emprunte énormément à cette dernière pour son contenu (jusqu’aux uniformes des étudiants j’ai envie de dire), entre les personnages d’ados privilégiés et les cadres de vie luxueux, en mettant l’accent sur la débauche. On va néanmoins plus loin dans la description de la division économique grâce à l’introduction des trois étudiants défavorisés qui nous servent également de point d’entrée dans la série. La série ne se la joue par Karl Marx non plus, mais en opposant, au début certes assez grossièrement, les riches et les pauvres à l’école, elle en profite pour critiquer certaines injustices systémiques. Ce dont s’est très peu soucié Gossip Girl. Ces critiques sonnent aussi un minimum juste car la série offre plus de nuance à sa galerie de personnages en les entremêlant tous, au fil du récit.
A la différence de Gossip Girl, l’influence européenne aidant, Elite sait aussi se montrer osée, sans teaser à vide. Elle montre les excès et déboires de la jeunesse dorée pour ce qu’ils sont, et elle parle de sexe sans tabou. Cela va des applis de rencontre gays en passant par le trac des premières fois, jusqu’au libertinage et plans à trois et tout ça avant même le 4e épisode. La série est aussi loin de verser inutilement dans le sensationnalisme à travers ces situations. Elle va d’ailleurs souvent s’en servir comme des opportunités d’injecter un humour et une légèreté bienvenue. L’étonnant trio de Christian (Miguel Herran), Carla (Ester Exposito) et Polo (Alvaro Rico) y est pour beaucoup, sans en être réduit à ça.


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