[Théâtre] « Un certain penchant pour la cruauté » : Drôlement méchant

Première pièce de Muriel Gaudin, qu’on a pu voir dernièrement dans plusieurs pièces de Pierre Notte ou encore Intra Muros de d’Alexis Michalik, Un certain penchant pour la cruauté nous emmène dans le quotidien d’une famille française qui s’apprête à accueillir un exilé malien. Et ses conséquences...

Synopsis : Elsa, par le biais de son amie Agathe, accueille Malik, un migrant malien dans sa famille. Cette arrivée va les mettre face à leurs propres contradictions, questionnements et découverte de l’autre.

L’accueil des migrants est un sujet on ne peut plus d’actualité. Le théâtre s’en est emparé, dernièrement avec Grand Pays (2022) de Faustine Noguès qui s’inspire des procès de Cédric Herrou et des événements de la Vallée de la Roya, en prenant le parti du réalisme.
Plus tôt, L’Homme qui dormait sous mon lit (2020) de Pierre Notte (dans laquelle a joué Muriel Gaudin, et qui met en scène Un certain penchant…), prend le parti du surréalisme et nous plonge dans une dystopie dont certains extrêmes ne nous paraissent pas si loin. Et c’est le sujet de la nouvelle pièce d’Alexis Michalik, Passeport.

Un certain penchant pour la cruauté, créée au festival d’Avignon en 2022, associe les deux premières approches. On retrouve le côté réaliste de l’accueil d’un migrant dans une famille et des questionnements que cela engendre, mais dans un texte fait de questions sans réponses directes et de personnages se parlant sans s’écouter. Ce qui amènera Ninon (Chloé Ploton) à demander explicitement si « c’est un dialogue ou chacun sa réplique ? ».

On retrouve par moment l’influence « notienne » dans la manipulation du champ lexical des mots (autour de la faute ou du pardon), ce qui est une belle référence car le ton de la pièce, lui, reste singulier. Que ce soit en s’appropriant des scènes classiques (la famille goûtant le tô – un plat d’Afrique de l’Est – préparé par Malik ou les préjugés sur l’étranger), en développant ses propres thématiques, ou en plaçant la femme au centre de l’histoire, à travers la mère, Elsa (Muriel Gaudin), bien sûr mais également – et surtout – sa fille, Ninon, Muriel Gaudin nous propose sa vision et son histoire. Les rôles masculins sont indéniablement en retrait mais ce n’est pas grave, puisqu’ils ne sont pas pour autant négligés. Une petite exception tout de même pour Julien (Emmanuel Lemire) qui manquent un peu de caractère.
Le regard est donc ici personnel, questionnant des sujets sociétaux et ouvrant le débat, en déconstruisant un à un les clichés qui s’enchaînent, que ce soit par l’interaction entre les personnages, voire en les plaçant face à leurs propres contradictions. La qualité de l’écriture fait que des sujets (la religion, la charge mentale, le capitalisme…) qui abordés en deux-trois répliques parviennent à nous faire se poser les bonnes questions, sans pour autant apporter de réponse ferme et définitive.

En ligne de mire, l’idéal d’un monde dans lequel l’étranger est d’abord une richesse avant d’être un danger. Dans notre monde, et plus particulièrement l’Europe, gangrénés par l’extrême-droite, c’est primordial. Pour faire passer ces messages, Muriel Gaudin use d’un humour cinglant, qui fait mouche. Le jeu sur l’accent de Malik (Clyde Yeguete) est aussi très bien trouvé ; on regrettera juste un passage quand il se retrouve seul avec Ninon pour la première fois. Les passages en bambara permettent eux une certaine évasion, tout en montrant que les contes sont universels.

Les comédiens dans ces échanges s’en donnent à cœur-joie. Ils sont tous excellents, que ce soit Benoit Giros en père perdu, Emmanuel Lemire en amant dominé ou Chloé Ploton qui en Ninon campe la guide qui à la fois exacerbe les dérives des autres, tout en montrant une autre voie. Et bien sûr Muriel Gaudin qui a décidément le don de rendre empathique des personnages froid et exprimant peu de sentiments, et Clyde Yeguete, qui joue à nouveau l’étranger, mais de manière totalement différente de L’Homme qui dormait sous mon lit. Pour celles et ceux ayant vu la pièce de Pierre Notte, on vous laissera juge d’une courte citation sur une lame de rasoir, beau clin d’œil pour moi, simple coïncidence pour l’autrice. On notera aussi la présence de Clément Walker-Viry qui interprète la musique qu’il a composé, directement sur scène, rendant le spectacle encore plus vivant. La mise en scène de Pierre Notte est classique pour qui est familier de son œuvre, mais toujours aussi efficace. Les décors sont minimalistes mais siéent parfaitement à la pièce.

Muriel Gaudin, dans un texte saignant aux piques saillantes et à l’humour cinglant, joue des préjugés classiques pour mieux les déconstruire. Le but, proposer une alternative au monde vers lequel on tend, s’extraire des facilités, et montrer que finalement, entre personnes de continents différents, il y a plus de ressemblances que de différences. Un pièce où on rit et réfléchit, et ça fait du bien !

8/10


Un certain penchant pour la cruauté de Muriel Gaudin
Mise en scène : Pierre Notte
Avec : Muriel Gaudin, Benoit Giros, Emmanuel Lemire, Chloé Ploton, Clyde Yeguete et Clément Walker-Viry

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