Spectacles

[Théâtre] L’homme qui dormait sous mon lit : Et si l’autre, c’était moi ?

Avec L’Homme qui dormait sous mon lit, Pierre Notte nous propose une introspection de la nature humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus sombre, et en tire une satire noire, dont le rire, tantôt exutoire tantôt situationnel, en est une partie importante. Un pari original et osé, c’est sûr, mais réussi ?
Muriel Gaudin, Clyde Yeguete et Silvie Laguna dans « L’Homme qui dormait sous mon lit » de Pierre Notte – 2020 
Synopsis : Dans un monde indéfini nous rappelant très étrangement le nôtre, une femme qui accueille un réfugié se retrouve face à un dilemme : son conditionnement par la société dans laquelle elle vit peut-il anéantir sa personnalité ?
C’est une histoire entre réel et dystopie. On entre dans cette maison presque par hasard, on se retrouve propulsé public d’une situation se déroulant sous nos yeux, comme si on était une petite caméra placée là.
La thématique se veut actuelle : l’accueil des réfugiés. Son traitement, lui, est vraiment très original. A tel point qu’il faut quelques minutes pour percevoir le sujet, pour être conscient de toute la situation. On arrive au milieu d’une scène et rien n’est fait pour nous aider à en saisir le contexte. C’est là une des forces de la pièce : l’auteur sait ce qu’il fait, il n’a pas besoin de se justifier. Les explications de texte n’auront donc pas leur place ici, pour notre plus grand plaisir.

On rentre donc petit à petit dans cette histoire, par cette discussion entre une femme blanche et un homme noir. Une discussion en apparence anodine sur des lames de rasoir – mais dont on comprendra vite ce qui l’a amenée, interrompue par la narratrice en coryphée. Cette dernière interpelle le spectateur, et lui transmet son statut. Ce qui n’était qu’une impression devient alors explicite : la pièce est une mise en abyme d’un des enjeux de ce siècle : le rapport à l’autre, à l’étranger, à l’inconnu. Désormais acteur, le spectateur est prêt à accueillir ce qui suit.
Car si le sujet (l’accueil des réfugiés et le repli sur soi des pays dit riches) supposait un traitement dramaturgique dramatique et lourd, Pierre Notte a choisi d’en prendre le contre-pied. Et c’est jubilatoire.
Une autre des forces de la pièce est de s’appuyer sur des personnages denses, complexes, à l’histoire comme la psychologie magnifiquement travaillées. Ainsi, chacun des protagonistes a une personnalité et une histoire propre et un esprit singulier. Souvent, quand on dispose de tels héros, il « suffit » (quand on a beaucoup de talent) de les faire interagir entre eux pour faire une excellente histoire. Personnellement, j’ai découvert l’univers de Pierre Notte par cette pièce, et force est de reconnaître que du talent, il en a à revendre. Son texte est une pure merveille. Maniant la langue française dans ses moindres secrets, il nous propose un texte à tiroir dont il nous laisse saisir toutes les subtilités. Certaines phrases à la violence inouïe (je n’en citerai pas pour vous en laisser la surprise) arrivent à concilier un triptyque impossible : choquer, faire réfléchir et faire rire. Cela va tellement loin que lorsque sont énoncées les premières, on en vient à se demander si on a bien entendu ce que la comédienne – Muriel Gaudin en l’occurence – a déclamé.
L’auteur joue aussi avec la grammaire, amenant des correctifs explicites de la langue française qui arrivent à éviter l’écueil didactique. Dans le langage globalement soutenu vient aussi se greffer du vocabulaire plus quotidien voire trivial. A chaque fois cela fait mouche, et contribue à définir le style très particulier de cette pièce. C’est un véritable voyage auquel nous invite l’auteur, et on se laisse transporter sans aucune résistance, mais pas sans réflexion, (très) loin de là.
Car l’autre qualité géniale de ce texte est donc de faire réfléchir sans pré-contextualiser les thèmes abordés. Si on ne s’est pas renseigné sur la pièce, la violence des phrases pré-citées en est décuplée. Car, suivant sa ligne directrice, jamais Pierre Notte ne sous-titrera, ni n’explicitera le pourquoi de ses nombreuses phrases lancées le plus naturellement par les comédiennes ; ça tombe bien, on n’en avait pas besoin. Le spectacteur en saisit tout seul parfaitement la portée, tout comme il comprendra la morale de l’histoire.
Concernant les comédiens justement, ils sont trois : deux comédiennes, Muriel Gaudin et Silvie Laguna et un comédien, Clyde Yeguete. Et ils sont tout bonnement exceptionnels.
Dans une pièce au décor d’une sobriété monastique (du scotch, une chaise), et une mise en scène frôlant voire touchant le surréalisme, Muriel Gaudin arrive à être froide et indifférente tout en laissant transparaître le fait que son personnage, produit de la société dans laquelle il vit, sent que cela ne lui correspond pas vraiment. Cette dichotomie psychique est d’ailleurs le fil conducteur de la pièce.
Silvie Laguna, en modérateur/trice et narratrice, jongle sur ces tableaux avec brio, et ne manque pas d’idées très personnelles pour rapprocher la dame de maison de « son » réfugié. Son autoritarisme que personne ne suit, sa volonté à toute épreuve comme son apparente manière de suivre à la lettre le manuel de la parfaite modératrice font de son personnage au départ extérieur à la pièce, un parfait apport au duo.
Clyde Yegueta quant à lui, joue de son corps comme s’il portait les cicatrices de toutes les épreuves qu’il a dû endurer avant de se retrouver là – et celles qu’il a accumulées depuis. Il a dû se confronter à la réalité d’un paradis qui n’existait que dans son esprit, la faute aux habitants de ce pays qui ont une telle peur de l’inconnu, que cela les amène à construire leur société en déconsidérant l’autre, l’étranger. C’est lui qui endure les pires phrases, qu’il dépasse avec tact pour mieux en dénoncer le non-sens et la futilité. Chez lui, tout passe dans son corps et son regard, qui évoluent à mesure que se développe la pièce.
Un tel texte, dentelle ciselée de prose littéraire, servi par un ensemble de cette qualité, font de cette pièce un extraordinaire périple, dans lequel on passe par toutes les émotions et duquel on ne sort pas indemne. D’un sujet lourd dont il a extrait toutes les facettes et en nous mettant face à nos propres contradictions (entre ce qu’on fait et ce qu’on prône), Pierre Notte tire une pièce jubilatoire d’une qualité rare qui jamais ne tombe dans la démagogie. Un tour de force magistral pour une pièce qui l’est tout autant. Pour tous ceux qui pensent que la perfection n’existe pas…
10/10
« L’homme qui dormait sous mon lit » de Pierre Notte, jusqu’au 6 septembre 2020 à Paris, dans le cadre du festival « D’un été particulier », présentant 8 pièces sélectionnées qui aurait dû se jouer au festival Off d’Avignon cet été.

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