Séries

Pose : La culture queer afro-américaine enfin à l’honneur

L’ère estivale 2018 sera marquée sans aucun doute par Pose, la nouvelle série LGBT de Ryan Murphy. On vous dit quelques mots sur ce début de saison.

Pose – FX – 2018

Synopsis : Au coeur des années 80 à New York, alors que le luxe de l’ère Trump est en pleine émergence et que le SIDA commence à faire des ravages, Blanca Rodriguez sert de mère adoptive à de jeunes gays et trans issus de quartiers populaires qui rêvent de faire carrière dans le monde des arts. Elle les héberge, les conseille et les introduit à l’univers secret de la sous-culture LGBT. Ils forment une communauté soudée de néophytes et de parias qui tentent de trouver leur place dans un monde qui ne veut pas leur en faire une. (Allociné)

Après plusieurs mois de teasing sous forme de très courts teasers sur les réseaux sociaux, sans réelles bandes-annonces ou même indications de synopsis, avec un casting annoncé assez anonyme, excepté la ‘ muse ‘ Evan Peters, Ryan Murphy a lancé le 3 juin sur FX l’une de ses dernières créations avant son arrivée très attendue (ou non) sur Netflix.

Alors que la promo digitale laissait penser à une énième série sur l’univers de la mode, c’est tout autre chose que nous offre Pose, disponible en US +24 sur les services MyCanal. Avant toute chose, établissons d’emblée que cette série est une réussite, mais comme d’habitude avec Ryan Murphy : une réussite ciblée, et d’entrée de jeu destinée à un public restreint et confidentiel. Ryan Murphy commence à être habitué à ce côté confidentiel, qui dénote avec ses séries mainstream (Glee, Scream Queens…), et sont souvent beaucoup plus réussies, mais aussi beaucoup moins vues.

L’été dernier, c’est la série Feud qui faisait le bonheur des aficionados du Murphy underground. La série traitait de l’univers du cinéma dans l’âge d’or de Hollywood en se concentrant sur deux icônes : Bette Davies et Joan Crawford respectivement interprétées par Susan Sarandon et Jessica Lange. Un petit bijou d’esthétisme et d’écriture, truffés de références, de re-créations de scènes de la filmographie des actrices, et d’apparitions de personnages emblématiques de l’industrie du cinéma pré 1970. Problème : A moins de connaitre par cœur la filmographie des actrices, d’identifier tous les personnages, les clins d’œil, et d’être sacrément au point sur les anecdotes de tournage du cinéma de l’époque, on passe complétement à coté de la série. C’est assumé et voulu de la part de Murphy, puisqu’il ne se donne pas la peine de remettre le contexte, partant du principe qu’il cherche à séduire la partie de son public groupie des icônes gays hollywoodiennes d’antan.

Pour la série Pose, c’est un tout autre univers qu’il représente, et qu’il destine à un public peut être encore plus confidentiel que Feud : celui de la culture queer afro américaine dans le New-York des années 80. La tâche était grande tant l’impact culturel de ce microcosme New-yorkais a été important. Murphy choisi là encore de ne pas replacer le contexte, mais d’aller directement dans la psychologie des personnages, et dans le fond des thèmes, en survolant la forme. Il part d’emblée avec l’assurance qu’une partie du public ne le suivra malheureusement pas. Quand il s’agissait d’anecdotes sur le cinéma classique dans Feud, Ryan Murphy demande ici à son public d’être renseigné préalablement sur la culture queer (premier barrage) à New York (deuxième barrage) dans la communauté afro américaine (troisième barrage). Mais pour peu qu’on y soit très calé, et donc très probablement en lien avec cette communauté, c’est une pépite.

Rappelons avant tout que la culture queer n’est pas la culture gay. Ce n’est pas une série gay faite pour des gays. La culture queer est une mouvance culturelle née à New-York dans les années 70, par tous ceux qui exprimaient, dans une forme d’art, une différence impossible à assumer en société. Les artistes et artisans de la culture queer collaborent souvent ensemble, à l’image de Jean Michel Basquiat et Andy Warhol pour la peinture, par exemple. Ici, Ryan Murphy s’intéresse à la naissance du Voguing, popularisé par Madonna dix ans plus tard. Le voguing est une forme de danse improvisée en figure de style très raffiné, inventé par la communauté queer black à NYC, lors de ‘ bals ‘ dans lesquels différents ‘ gangs ‘ s’affrontaient. Ces pratiques underground ont été longuement disséquées dans le mythique documentaire Paris is Burning‘ dont la série Pose regorge de clins d’œil.

En prenant ce point de départ, Murphy explore ensuite chaque aspect de cette communauté, en offrant un regard juste, et sans jugement, ce qui est extrêmement rare lorsqu’on évoque certains aspects de cette culture dans les séries mainstream (qu’on survole plus qu’on évoque). C’est la toute première fois qu’une série met en vedette autant d’actrices transgenres, toutes excellentes. Rapport à la sexualité, à l’identité, au sexe, tout est minutieusement montré. Non pas expliqué, mais montré sans jugements. Il en va de même lorsqu’il évoque la prostitution, très présente dans ce milieu à cette époque. Ryan Murphy reprend également son thème fétiche : celui de la différence et de l’exclusion. Avec un nouveau « Kurt Hummel » beaucoup plus complexe, et peut être encore plus proche de Ryan Murphy mais surtout du public qu’il cible : un jeune danseur afro américain rejeté par sa famille très catholique et arrivant à NYC plein d’espoir. Il y découvrira cette communauté qui l’adoptera immédiatement, connaitra ses premières amours, ses premières relations sexuelles, mais surtout s’épanouira sur les scènes de ‘ bal ‘ ou il évacuera par l’art tout ce qu’il a réfréné depuis 20 ans. Une situation qui fait écho à celle que vivent des millions d’adolescents presque 40 ans plus tard.

Ryan Murphy est ici particulièrement responsable sur ce point, puisque d’emblée le jeune homme est accueilli par une mère transgenre de substitution, qui lui interdit toute prise de drogue, alors qu’il était sur le point de rejoindre le monde de la prostitution pour subvenir à ses besoins. Ryan Murphy sait que même 40 ans plus tard, de Paris à New-York, les gamins rejetés ou différents ont souvent la facilité de tomber dans le commerce des travailleurs du sexe et des prises de drogue en collectivité, comme une thérapie malsaine de groupe, avec un engrenage infernal qui leur fait perdre ce qui les animait au départ.

Ici, on montre la culture queer, sans exagérer sur les travers (pourtant présents) de la drogue : très bonne idée, notamment pour les adolescents américains, transgenres ou très efféminés, ou à part dans leur meilleur sens du terme, et qui trouvent ici enfin une représentation réelle et optimiste. Si le sujet de la drogue est survolé (pour l’instant, 4 épisodes diffusés à l’écriture de ces lignes ), celui du sexe est traité de différentes manières.

Ryan Murphy traite avec justesse et sobriété les années « SIDA », les pires au moment de l’histoire de la série, quand aucune organisation politique n’en parlait et qu’on parlait de l’épidémie comme d’un cancer gay. Dès le pilote, après avoir montré le scintillement de la culture queer la nuit, on montre aussi le désespoir de leurs protagonistes qui chaque jour voient leurs amis partir. Les scènes d’hôpital notamment sont à la hauteur de celles de Philadelphia. Poignantes, dans la vérité complète de la souffrance des malades de l’époque, et sidérante de vérité. Les acteurs sont dans un projet très personnel, et comprennent totalement l’importance du sujet raconté pour leur communauté, cela se sent dans le jeu, les dialogues, et la technique très étudiée.

Comment fait on l’amour avec un transgenre ? Pourquoi des hommes hétéros éprouvent-ils du désir pour les transgenres ? Quelle est la souffrance des transgenres avant opération ? Comment avoir une vie sexuelle libre à l’époque sans avoir la crainte de la mort à chaque instant ? Mais surtout : Quelles souffrances intérieures amènent cette communauté à briller, à créer la nuit ? On peut évidemment regretter que Ryan Murphy n’élargisse pas le ton pour atteindre un public mainstream, mais le sujet est trop important pour vulgariser les thèmes. Ça n’intéressera qu’une partie des téléspectateurs ? Tant pis. Et c’est tant mieux.

Seulement 500 000 personnes suivent la série aux USA. Évidemment une large partie des fans font partis de la culture queer enfin dépeinte réellement et sur la longueur, mais également tout un tas d’adolescents différents, parfois harcelés, qu’ils soient lesbiennes, gays, transgenres ou simplement à part, et qui ici se rendent compte que, la lumière est parfois au bout du tunnel. Pour toutes ces raisons, tant pis pour la confidentialité du programme.

9/10

Article rédigé par Kevin Elarbi

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