Avant-premières/Films

Call Me By Your Name : L’impudeur poétisée

Call Me By Your Name est le film dont tout le monde parlait outre atlantique en fin d’année dernière et donc tout le monde va en parler dans les mois à venir dans l’hexagone à la veille de sa sortie européenne, en particulier avec les prix qu’il rafle et les nominations aux Oscars. Plus qu’un film, c’est le retour d’un cinéma qu’on croyait perdu depuis plus d’un demi siècle.

Call Me By Your Name – Sony – 2018

Synopsis : Dans les années 1980 au nord de l’Italie, un jeune garçon de dix-sept ans, Elio, rencontre un jeune universitaire de vingt-quatre ans, Oliver, venu vivre dans la villa de ses parents durant l’été. L’un et l’autre tombent amoureux.

Il est de ces films dont on se souviendra longtemps. Certes, parfois un film nous touche presque constamment parce que l’identification avec un personnage ou une situation rendent notre approche subjective, d’où l’incongruité d’une bonne ou d’une mauvaise critique, à moins qu’elle ne soit exclusivement technique. Il est rare qu’un film nous touche parce qu’il résonne avec toute l’attente que l’on peut se faire d’un film, du cinéma, pour peu que l’on considère le 7ème art comme un outil d’apprentissage et d’élévation plus que d’un divertissement. Call Me By Your Name ne répond pas seulement aux attentes. Il les définit. Il nous offre ce que l’on a peu vu dernièrement : une leçon de cinéma. Pas seulement technique, mais également philosophique ; on y sort chamboulé. Un peu honteux. Car durant plus de deux heures on a perdu toute direction claire entre la morale et la raison. Et on peut s’en vouloir d’adhérer à des situations que le cinéma nous a fait comprendre et non la vie. Et n’est ce pas là ce que disait Truffaut : le cinéma est plus important que la vie. Si on peut débatte de cette phrase, nul ne peut douter que le cinéma la fantasme, l’explique, ou du moins l’espionne. Toutes les vies . Toutes les histoires. Tous les amours. Ici, on est confronté à l’évolution des sentiments psychiques et physique d’un jeune adolescent de 17 ans ; incarné avec brio par le jeune franco-américain Timothée Chalamet qui dévoile une justesse effarante et une palette d’émotions ; face à un doctorant, lettré et érudit, interprété par le sous-estimé et tout en retenu Armie Hammer, de passage chez ses parents, au début des années 80, dans la chaleur d’un été italien

Comme Truffaut, le temps d’installation de la situation est long, très long, et on en redemande. C’est comme si l’on goûtait à tous les aspects du film avant de dévorer son impudeur. La puberté, le questionnement, la maturité, les pulsions érotiques, la soif de savoir… Chacun de ces thèmes est longuement filmé, pas évoqué, filmé et le plus justement possible. Il faut rentrer dans la tête de cet adolescent surdoué pour comprendre et in fine légitimer ses pulsions, bien que le public n’ait rien à légitimer au cinéma. Les silences c’est parfois ce qu’il y a de pire au cinéma, les silences ça peut détruire un film lorsque ce n’est qu’un exercice de style. Ici, les silences subliment le film. Il sont tous nécessaires et utiles. Utiles pour nous mettre encore plus dans une certaine position de voyeur durant la première heure du film, dans l’intimité d’Elio qui se découvre. Rien n’est expliqué. Tout est suggéré du point de vue d’Elio qui fantasme sur cet inconnu. À la manière dont le réalisateur Luca Guadagnino a choisi de filmer le corps d’Oliver tel une statue de l’antiquité comme celle de Héphestion (amant supposé d’Alexandre le grand, devenu une icône gay dans l’art) que l’ont ressort de l’eau et qui est cité indirectement dans la chanson « Mystery of Love » de Sufjan Stevens (nommée aux Oscars). Une belle manœuvre de mise en scène, pour nous plonger délicatement mais surement dans une totale impudeur lors de la deuxième heure.

À la manière d’un Noces Blanches ou d’un Mourir d’Aimer, il sublime un cas atypique d’amour normalement condamné par la société, la bien pensance, mais surtout la loi. Car il s’agit bien ici d’un amour entre un adolescent et un adulte. Une histoire que l’on condamnerait dans la vie mais qu’on ne peut qu’accepter dans l’intimité de cette salle de cinéma, en plongeant dans l’autre intimité, celle des personnages, dans une impudeur totale. Si le cinéma fantasme la vie, il l’explique parfois aussi. Il ne s’agit en aucun cas de faire l’éloge de la pédophilie ou d’attouchements sur mineurs comme on peut le lire ici et là par deux trois tarés qui n’ont vu du film que son synopsis sur Internet (surtout que c’est Elio qui fait le premier pas). On comprend ici ce que l’on peut peut-être moins comprendre dans la vie, par manque de temps, manque d’envie de comprendre. Difficile d’échapper à ces questionnements dans un siège. Est ce mal ce que je vois ? Est ce normal que je n’ai qu’un envie c’est que ces deux là finissent ensemble ? Est ce normale que je jalouse cet amour là ? Peut on parler d’adolescence quand clairement le personnage est déconcertant de maturité ? Est ce normal d’être excité par ce que je vois à l’écran ? Mais surtout : Est ce normal que j’applaudisse ici ce que je réprouve dans la vie ? Un film qui nous fait nous poser autant de questions est d’ores et déjà réussi, mais Call Me By Your Name c’est aussi plus que ça.

C’est une lettre d’amour à l’Italie, à l’insouciance de ce début des années 80 quand certes la liberté était apparemment moins évidente mais quand pourtant dans un monde sans téléphone portable, sans internet, on avait beaucoup plus le sens de la vie. Ces deux personnages ne se rencontrent ni sur Grindr, ni sur Hornet, ni sur Tinder, mais dans la vie. En échangeant, débattant, en mangeant (lettre d’amour à la cuisine aussi, on pense toute de suite à Sautet), en apprenant à se connaitre, à se désirer, et en prenant le temps de le faire. Difficile à concevoir dans la génération 2.0. Ce film c’est aussi celui d’une mère. Interprétée ici par Amira Casar qui a très peu de textes mais dont le charisme de mamma intello sublime l’écran à chaque apparition, le thème de la tolérance familiale est ici traité avec autant de discrétion que d’intelligence. Une mère sait tout, voit tout. Parfois avant son propre enfant. On l’entend souvent cela, mais on le voit rarement, comment filmer cela sans textes ? Émotions saisies pourtant par Luca Guadagnino qui n’en oublie pas le père (Michael Stuhlbarg) et son fameux discours qui ne laisse personne intacte.

Quand on sort de Call Me By Your Name, on a envie de se couper des réseaux sociaux, éteindre son téléphone. On a envie de freiner nos préjugés, d’être plus libre. On a envie de partir avec ses amis à Crema, de cuisiner, de rire, de s’engueuler, de débattre, de faire l’amour. On a envie de se replonger dans Pasolini, Visconti, parfois même Rohmer à qui ce film rend certainement hommage. On a envie de vivre, et n’est ce pas là le meilleur compliment que l’on puisse faire à un film ?

10/10

Article rédigé par Kevin Elarbi


Date de sortie : 28 février 2018
Réalisation : Luca Guadagnino
Acteurs : Timothée Chalamet, Armie Hammer, Esther Garrel, Amira Casar, Michael Stuhlbarg
Genre : Drame, romance
Nationalité : US, France, Italie, Brésil
Distributeur : Sony Pictures Releasing France

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