Séries

This Is Us [Saison 1] : Âmes insensibles s’abstenir

C’est le dernier phénomène télévisé sur les grands networks américains, This Is Us a récemment conclu sa première saison en battant de nouveaux records d’audience. Cette création de Dan Fogelman, diffusée sur NBC, s’est vite faite connaître pour son potentiel lacrymal au-dessus de la moyenne. Alors à l’heure du bilan, y a-t-il autre chose à retenir de This Is Us qu’une simple fiction tire-larmes ?

This Is Us – NBC – 2016

This Is Us, c’est l’histoire d’une famille blanche qui adopte un enfant noir abandonné dans les années 80 et des répercussions de cette décision dans le présent. Oh et il y a aussi de temps en temps des intrigues d’acteur raté, de régimes, et de relations amoureuses gonflantes. Mais ne venez pas me parler du pitch initial trompeur de la série, sur ces personnes qui partagent la même date d’anniversaire avant qu’on ne découvre que oh surprise PLOT TWIST ils sont tous liés et la série se divise en deux époques différentes (au moins ils ont eu le mérite de ne pas nous faire attendre toute une saison avant de le révéler, pas comme Westworld… oui, oui spoiler, je sais, mais bon c’est pas non plus comme s’ils faisaient pas tout pour que vous le deviniez avant le grand reveal). Une saison plus tard pour This Is Us, on est déjà au-delà de ça. Sans vouloir remettre en cause l’efficacité du twist dans le pilot, il sert au final davantage de gadget marketing pour bien accrocher l’audience. En réalité, ce que nous a proposé This Is Us cette saison, c’est du drame familial on ne peut plus classique mais parfaitement calibré pour faire pleurer dans les chaumières.

This Is Us – NBC – 2016

Ne nous mentons pas pour autant, l’aspect le plus abouti et émouvant de la série, c’est, j’insiste, l’adoption de Randall et les conséquences sur sa vie d’adulte et sur celle de sa famille. Il est là le truc en plus qui rend les Pearson plus dignes d’intérêt qu’une autre famille à la télévision. J’ai déjà pu suivre diverses intrigues d’adoption dans les séries américaines, mais elles se concentraient généralement sur les difficultés du processus vécu par les parents adoptifs… et encore, ça c’est quand il ne s’agit pas d’un twist soapesque. This Is Us s’intéresse, elle, à l’après, à ce que l’adoption implique dans le cadre de l’éducation, de la psychologie et de dynamiques familiales. C’est un terrain encore plus riche en termes de storytelling. Je ne suis pas expert sur ce type d’expérience – pour l’instant, je n’ai jamais songé à faire un test ADN maintenant que j’y pense – mais il m’a semblé que cette première saison l’a dépeinte avec beaucoup de justesse. La structure narrative alternant les 80s, période de l’enfance de Randall et sa vie d’adulte, s’avère premièrement particulièrement utile pour expliquer comment le vécu de Randall en tant qu’enfant adopté a influencé sa personnalité de perfectionniste, obsédé par ses origines et guidé par son besoin de reconnecter avec ses racines afro-américaines. Le fait que la série commence avec ses retrouvailles avec son père biologique permet aussi de mettre cela d’autant plus en exergue.

This Is Us n’a, de plus, pas peur d’aborder la question raciale. Sans être une série particulièrement militante, elle évoque à travers l’éducation de Randall les particularités et difficultés d’une famille multi-ethnique. Par cette même occasion, elle ne manque pas de souligner combien l’intégration des afro-américains dans des milieux majoritairement blancs peut être compliquée, quand bien même ils sont élevés eux-mêmes par des blancs. Le jeune Randall se retrouve ainsi en proie à certaines discriminations et souffre de manque de contact avec sa culture originelle, ce qui lui vaut bien plus d’attention de la part des parents Pearson qui se révèlent toutefois souvent perdus pour bien jouer leur rôle.

This Is Us – NBC – 2016

Ce que This Is Us a alors de particulièrement intéressant à montrer c’est que l’adoption ne résout pas tout. Elle en explore vraiment ses diverses réalités, des plus attendrissantes aux plus problématiques. Ce n’est donc pas une baguette magique qui offre un happy end après le troisième triplé perdu de Rebecca et l’abandon de Randall. C’est un nouveau départ qui a un impact sur toute la vie. Et au fil des situations qu’il engendre, les Pearson se construisent, sans avoir toujours les clés pour les vivre de la meilleure façon, mais ils se définissent par rapport à cette particularité, autant Randall que ses parents ou son frère et sa sœur. C’est là toute la force du tableau de l’adoption de This Is Us.

Evidemment, This Is Us ne serait pas un drama familial digne de ce nom si cette adoption ne s’accompagnait pas d’un secret de famille. Il nous est donc graduellement révélé que Rebecca et William n’ont pas été tout à fait honnêtes envers Randall. Ces mensonges font office de fondements aux moments dramatiques les plus poignants et riches d’émotions complexes dans le présent. Le grand climax de cette intrigue prend la forme d’un dîner de famille houleux où Randall peut exprimer à quel point il est blessé. En une saison, il n’y aura, d’ailleurs, pas eu énormément de scènes de dîners rassemblant tous les Pearson – au grand dam des fans de Brothers & Sisters et de ses traditionnels repas animés – mais le peu de ce qu’on aura vu aura été suffisamment mémorable. C’est peut-être en grande partie Sterling K. Brown et l’intensité de son jeu qui sont à créditer pour cela. Ce n’est pas pour rien qu’il a raflé un award à quasiment toutes les cérémonies l’an passé. Son niveau d’interprétation est clairement au-dessus de la plupart de ses camarades. Il retranscrit parfaitement les fêlures et la vulnérabilité du personnage, tout en restant particulièrement charismatique et résolument positif. La crise d’identité et les tiraillements entre sa vie de famille et sa relation avec son père qui s’ensuivent pour Randall lui donnent aussi de nombreuses occasion de briller. Ce sont des obstacles qui font de Randall le personnage le plus attachant et le mieux développé. Sans parler du fait qu’il a aussi la chance de former un superbe duo avec sa femme Beth, géniale Susan Kelechi Watson – qui gagnerait justement à être peut-être un peu plus développée.

William, le père biologique de Randall, vient, lui, ajouter une dimension tragique à la série. Ancien toxicomane esseulé, il est atteint d’un cancer en phase terminale quand Randall le retrouve. Ce tour cruel du destin rend encore plus important pour Randall de passer autant de temps que possible avec lui et d’apprendre à mieux le connaître. La dégradation de l’état de William est alors d’autant plus douloureuse à suivre que la série s’attache à traiter son arrivée dans la famille de Randall avec une légèreté rafraîchissante et à raconter la reconnexion avec son fils avec beaucoup de tendresse. Ron Cephas Jones et Sterling K. Brown confèrent à ces moments une authenticité et une sensibilité constante. L’intrigue du cancer est aussi, tout naturellement, la plus facile à exploiter pour la série pour faire jouer la corde sensible. Cela n’apparaît toutefois jamais trop opportuniste ou too much car il y a suffisamment de travail pour donner de l’épaisseur à William et établir un lien fort entre lui et Randall, Beth et leurs filles pour que cela paraisse justifié.

This Is Us – NBC – 2016

Maintenant, si le parcours d’adopté de Randall et le cancer de William ont beaucoup contribué à construire la réputation de série guimauve de This Is Us, je dois admettre que la romance des parents Pearson dans les années 80 n’est pas en reste au niveau des moments émouvants forts. C’est-à-dire qu’ils sont assez gâtés en monologues profonds et passionnés sur les difficultés du quotidien et de l’amour… C’est une ficelle dont This Is Us abuse cependant un peu parfois. Je veux dire, personne ne déclame aussi souvent ce type de monologue dans la vraie vie. Et puis, aussi talentueux que soient Milo Ventimiglia et Mandy Moore ensemble, je ne peux m’empêcher d’avoir le sentiment qu’on a un peu trop essayé de nous servir le couple à toutes les sauces. Tous les prétextes semblent alors bons pour faire jouer les violons. Le final, qui se focalise une fois de plus sur eux, est peut-être le plus révélateur de ce travers. La façon de la série d’ériger l’histoire du couple Pearson comme un mythe originel sans cacher les angoisses et les erreurs de chacun n’en reste pas moins convaincante et malgré toutes leurs imperfections on ne peut s’empêcher de voir en eux les parents idéaux.

La série se repose aussi beaucoup sur une stratégie simple mais efficace pour maintenir l’intérêt du public, à savoir la rétention d’informations. Après 18 épisodes, on en est donc encore à découvrir les Pearsons, sans que les personnages ne cachent des choses mais parce que les auteurs sont très économes dans leur présentation. Cela devient une moyen ingénieux pour introduire des twists à partir d’éléments assez anecdotiques, comme le fait que Rebecca soit toujours en vie dans le présent ou que Kevin soit divorcé de son premier amour, la meilleure amie de Kate. Ce qui devient plus problématique, c’est quand This Is Us semble plus clairement narguer son audience avec les informations qu’elle ne donne pas. Notamment, les raisons de la mort de Jack Pearson. L’idée en tant que telle est intéressante scénaristiquement et crée une fêlure chez les Pearsons adultes qui leur donne davantage d’épaisseur, particulièrement quand on creuse leurs façons de vivre le deuil. Mais je regrette que la série n’ait pas résisté à l’envie de brandir la mort de Jack comme mystère gimmick, ce qui finit surtout par devenir frustrant. J’espère que les auteurs s’en rendront vite compte et ne feront pas davantage traîner cela, parce qu’à force de faire des mystères autour de la vérité, ils s’empêchent d’approfondir correctement les sentiments de leurs personnages.

This Is Us – NBC – 2016

Dans le clan Pearson, j’en oublierais presque de vous parler de Kate et Kevin. La réalité, c’est qu’il n’y a pas tant à dire à leur sujet. Ce sont sans conteste les maillons faibles de la série. Le fait qu’il n’y ait jamais eu d’épisode uniquement centré sur eux le prouve bien. Les problèmes dont souffrent leurs personnages se résument assez facilement. Il y a donc d’une part Kevin qu’on peut difficilement plaindre. C’est l’homme hétéro riche blanc en plein caprice artistique, abonné aux intrigues amoureuses. Justin Hartley fait son possible pour rendre le personnage un minimum attachant mais ne venez pas me dire que les scénaristes ont été particulièrement inspirés avec lui. Kate est, elle, trop réduite à ses problèmes de poids. C’est un sujet qu’il est important d’aborder en télévision et qui occupe une bonne partie de la vie de ceux qui se battent pour perdre du poids, je ne le remets pas en question, mais ce n’est pas rendre service à un personnage que de ne le faire exister que par ce biais. Même la relation amoureuse de Kate – assez poussive au passage – s’articule autour de ça. Il manque à la série un meilleur équilibre entre une retranscription réfléchie des problématiques liées au poids de Kate et un portrait de personnage aux multiples facettes. L’excellente Chrissy Metz a plus que les épaules pour ça. Ce qui permet malgré tout à ces deux personnages de briller un peu, c’est la relation de frères et sœur des « Big 3 ». La mise en lumière de ce lien les enrichit considérablement, dévoilant les insécurités de Kevin, la complicité de ce dernier avec Kate et les névroses de Randall. Étonnamment, la série ne semble pas spécialement vouloir en faire son cœur, ne présentant que rarement des intrigues les réunissant tous les trois. Elle serait bien avisée d’éviter de davantage les compartimenter en saison 2.

En bref, This Is Us a signé cette saison la renaissance du genre de la série familiale sur les networks américains en s’illustrant par son grand savoir-faire dans l’art de l’émotion… dont elle peut parfois abuser. Sa grande réussite est aussi de dépeindre habilement à travers deux temporalités une famille atypique mais dans laquelle chacun se retrouve forcément un petit peu. Cette première saison est toutefois également plombée par un besoin d’entretenir des suspenses inutiles et une galerie de personnages inégale. Rien d’impossible à rattraper par la suite, il reste d’ailleurs encore clairement beaucoup de choses à découvrir sur les Pearsons.

7/10

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