[Spectacle] Chantiers : Trois amies face au bac : sororité, rêves et réalités

Chantiers est la toute première pièce de ZĂ©lie Marie. Elle nous plonge non pas dans l’univers du BTP mais celui de la fin de l’adolescence de trois copines, qui vont affronter l’Ă©preuve du bac, mais aussi (et surtout ?) celles de la vie d’adolescentes de 17-18 ans. Comment ZĂ©lie s’est-elle appropriĂ©e ce sujet moult fois traitĂ© ?

Synopsis : La vie de trois amies en terminale, les joies et les peines, sans filtre.

ZĂ©lie est issue de l’Ă©cole AquaViva, pĂ©pinière de talents Ă  l’origine de la compagnie des Praisques qui a créé les excellentes FrĂ©dĂ©rique, le banc public (d’Oriane Fagot) et Paire de Dames Ă  Villebon-sur-Yvette (de LĂ©o Deschamps). On retrouve d’ailleurs Maja Ristic (FrĂ©dĂ©rique) en assistante de ZĂ©lie Ă  la mise en scène ici. Des auteurs-comĂ©diens-metteurs-en-scène qui remettent en haut de l’affiche le théâtre de troupe, ce qui est tout Ă  leur honneur dans le contexte actuel – qui privilĂ©gie les effectifs rĂ©duits et notamment le seul-en-scène. C’est donc dans ce cadre que je dĂ©couvre Chantiers, en rĂ©sidence 3 jours au Guichet Montparnasse avant de partir un mois pour le Festival d’Avignon.

Une écriture toute en finesse

Ce qui frappe d’abord, et qui semble constituer une marque de fabrique de cette Ă©cole, c’est la maturitĂ©. MaturitĂ© dans le propos, dans le jeu, dans la mise en scène. Il n’y a pas d’effet « œuvre de jeunesse » qui ressort. Si le sujet est ultra classique, l’approche très personnelle de ZĂ©lie Marie (Compagnie Claude Amer) a permis deux choses : les personnages sont vrais, dans leurs Ă©motions, rĂ©actions, propositions ; et le sujet est maĂ®trisĂ©. Elle ne s’Ă©parpille pas Ă  vouloir traiter de tous les thèmes, elle en a choisit trois : la sororitĂ©, l’amour, la drogue. On a Skins en tĂŞte, ce que ZĂ©lie confirme, mais pour l’inspiration seulement. Car c’est bien Alma, Lise et Clotilde et non Effy, Cassie et Michelle qui se prĂ©sentent devant nous.

L’Ă©criture, c’est donc la première force de la pièce. Alors que ces annĂ©es ne sont pas si loin pour ZĂ©lie, il y a une prise de recul sur les sujets qui impressionne. Les mots sont choisis, tout comme les sĂ©quences. Si on reste bien Ă©videmment dans le registre d’adolescentes de terminale dans le ton et le vocabulaire utilisĂ©s, les idĂ©es passent, les questions sont posĂ©es, les problèmes soulevĂ©s. ZĂ©lie joue avec les Ă©vidences qui sont dĂ©tournĂ©es juste comme il faut, l’effet ne prenant jamais le pas sur l’idĂ©e. Et tout ce qui peut ĂŞtre suggĂ©rĂ© l’est. Il y a une subtilitĂ© dans les propos, qui se retrouve dans la mise en scène, et par extension le jeu des comĂ©diennes (dont elle fait partie) et des comĂ©diens. Seule la sĂ©quence du gynĂ©cologue vient troubler cette quiĂ©tude, non pas qu’elle soit ratĂ©e, loin de lĂ , mais son ton entre burlesque et absurde qui irait parfaitement (et sans rien changĂ©) dans une autre pièce, dĂ©note ici. Ce qui ne l’empĂŞche pas de garder du fond dans son discours. La pièce reste matière Ă  rĂ©flexion, apportant des perspectives Ă  celles et ceux qui le vivent, et de quoi rĂ©flĂ©chir pour celles et ceux pour qui cette Ă©poque est rĂ©volue. Ainsi de la famille, du harcèlement, du suicide, de la grossesse, de l’IVG… La qualitĂ© de l’Ă©criture se retrouve chez les personnages, tous complexes, lĂ  encore sans exagĂ©ration. Si on est bien en prĂ©sence d’archĂ©types (le trio d’amies composĂ© de l’intellectuelle, celle en Ă©chec, et celle entre les deux, et le garçon en mode geek-timide qui se fait maltraiter par elles), on va pouvoir se retrouver un peu en chacune et chacun, en fonction des situations. Ce qui compte et qui reste, c’est qu’on vit cette dernière annĂ©es de lycĂ©e avec eux, en apprenant Ă  les connaĂ®tre. Juste un petit bĂ©mol sur la fin, abrupte, qui laisse un sentiment d’inachevĂ©, mĂŞme si les Ă©lĂ©ments de conclusion ont bien Ă©tĂ© distillĂ©s.

La deuxième force, c’est la troupe qui porte la pièce, le propos.

Des comédiens au diapason

L’alchimie entre les trois copines (Éva Moustrou, LĂ©a Billard et ZĂ©lie Marie) est Ă©vidente, malgrĂ© les difficultĂ©s inhĂ©rentes au lycĂ©e. On voit l’attachement, mĂŞme dans les situations oĂą les Ă©changes se font plus durs. Et on y croit. On y croit grâce Ă  la qualitĂ© du texte, on y croit parce qu’elles habitent leurs personnages. Les propos sont parfois doux, parfois durs. L’amitiĂ© peut avoir ses limites, mais point positif ici, ce sera toujours pour mieux les dĂ©passer, de manière juste, lĂ  encore jamais exagĂ©rĂ©e. On ne tombe pas dans le conte, on reste dans la rĂ©alitĂ©.
La bande-son du dĂ©but des annĂ©es 2000 qui rythment la pièce, leur permet des lâcher-prises salvateurs. Parmi leurs belles sĂ©quences, on retiendra la discussion d’Alma (Éva Moustrou) avec sa mère , celle de LĂ©a Billard avec une pizza ou encore dans les toilettes entre Clothilde (ZĂ©lie Marie) et Paul Armand (Tobias QuĂ©au). Mais aussi, les rĂ©sultats du bac, acmĂ© de subtilitĂ©.

Du cĂ´tĂ© des comĂ©diens, deux rĂ´les radicalement diffĂ©rents. Tobias QuĂ©au incarne Paul Armand, l’antagoniste du trio fĂ©minin, l’intellectuel geek et leur souffre-douleur. Et il y va Ă  fond, amenant des sĂ©quences franchement drĂ´les (la sĂ©quence de course d’EPS) comme plus intenses (sa discussion avec Clothilde).
Hugo Goulet, lui porte de multiples personnages. D’institutrice, de mère, de gynĂ©cologue, en passant par une pizza… A chaque fois lors de moments-clĂ©s de l’intrigue. Son arrivĂ©e – Ă  chaque fois travaillĂ©e – nous fait au final posĂ© la question de la suivante, Ă  force. A la clĂ©, des moments drĂ´le (pizza) ou intense (institutrice), et toujours justes !

Une mise en scène épurée

Enfin la troisième force c’est la mise en scène de ZĂ©lie Marie assistĂ©e de Maja Ristic. ZĂ©lie m’a confiĂ© avoir une vision dans son Ă©criture, et donc directement des Ă©lĂ©ments de mise en scène. La qualitĂ© de cette mise en scène rĂ©side Ă  la fois dans la direction d’acteur, que le texte suppose aussi, avec cette volontĂ© d’aller dans la suggestion, la subtilitĂ©, plutĂ´t que l’explicite. Ensuite il y a le cube, Ă©lĂ©ment prĂ©pondĂ©rant du dĂ©cor, dont je vous laisse dĂ©couvrir toutes les facettes. Les sĂ©quences de la seconde rencontre entre Lise (LĂ©a Billard) et la pizza (Hugo Goulet) et celle des rĂ©sultats du bac, rĂ©sument Ă  elles seules cette volontĂ© affichĂ©e dès l’Ă©criture.

Chantiers, c’est la toute première pièce de ZĂ©lie Marie, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’essai est transformĂ© ! Elle se saisit de la sororitĂ© de copines de terminales et en fait une fresque profondĂ©ment humaine. Son traitement très personnel des sujets les font devenir universels. Les comĂ©diens nous montrent tous leurs talents, et leur alchimie fait qu’on plonge instantanĂ©ment dans l’histoire. ZĂ©lie propose une aventure dans laquelle suggestion et subtilitĂ© oblige d’ĂŞtre attentif pour ne rien manquer. Pari osĂ© dans une sociĂ©tĂ© dont la perte d’attention n’est plus Ă  dĂ©montrer, mais Ă´ combien valorisant pour le spectateur qui cherche Ă  rĂ©flĂ©chir. Chaque protagoniste ouvre des questions Ă  laquelle la pièce propose une rĂ©ponse, sans jamais l’imposer, permettant au spectateur de forger son propre avis. Une pièce qui unit fond et forme et qui laisse le spectacteur avec une seule envie : Ă  quand la suite ?

9/10

« Chantiers » de Zélie Marie
Mise en scène : Zélie Marie assistée de Maja Ristic
Avec : Éva Moustrou, Hugo Goulet, Léa Billard, Tobias Quéau et Zélie Marie
Compagnie : Claude Amer et Les Praisques. Au Théâtre Au Bout Là-Bas du 4 au 25 juillet 2026 : tous les jours à 13h, relâche le mardi (9, 16 et 23 juillet).
Réservations

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