Après Fracture.s de Chloé Chartrand (2023) et l’adaptation de L’Asile de la pureté de Claude Gauvreau (2024), la compagnie eXplo est de retour en Avignon pour la pièce 49 Degrés de Rebecca Vaissermann. Trois pièces qui ont pour point commun d’avoir été mises en scène par Matthias Lefèvre. Réputés pour leurs choix de pièces exigeantes, ils reviennent avec une pièce d’actualité, alliant le thème du réchauffement climatique à celui des travailleurs au Qatar. Une pièce pour faire prendre conscience de cette double réalité qu’on cautionne sciemment ou implicitement.

Synopsis : Une écrivaine dans un aéroport de Dubaï fait le bilan de son passage et se remémore ses rencontres avec deux travailleurs immigrés au Qatar.
« – Quelle heure est-il ?
– L’heure de se lever.
– Combien fait-il ?
– 49 degrés. »
Tel un mantra, ces deux questions et ces deux réponses implacables vont accompagner toute la pièce. Semi-autobiographique, cette dernière part de la véritable rencontre entre l’autrice, Rebecca Vaissermann et deux travailleurs immigrés au Qatar, dans la pièce Abhishek et Ketut qui vont tour à tour nous partager leur quotidien. Le tout sous l’œil attentif de Mo, Moïse au féminin. L’histoire part du principe qu’une loi a été votée au Qatar, autorisant les travailleurs en extérieur (et notamment sur les chantiers) d’arrêter leur activité s’il fait plus de 49 degrés. Depuis, jamais la météo n’annonce plus de 49 degrés alors qu’en réalité, au mois d’août particulièrement, il arrive fréquemment que cette température soit dépassée. Mais ce n’est comme par hasard plus le cas depuis la loi. Ce mantra comme une rengaine vient marquer implacablement la routine quotidienne de ces travailleurs aux journées de plus de 10h et qui peuvent aller jusqu’à plus de 16h. Et elle atteint parfaitement son but.
Une fresque sociologique
Dans 49 degrés, on suit donc ces deux travailleurs qui vont nous partager leurs vies. Le parti pris de Rebecca Vaissermann est de procéder par monologue. Ainsi chaque protagoniste va se succéder l’un après l’autre, sans aucune interaction entre eux. On se rapproche alors des pièces épistolaires. Si cela peut paraître antinomique au théâtre, ici ça appuie l’aspect documentaire. On plonge alors dans leur quotidien que Rebecca Vaissermann a voulu ultra-réaliste. Tellement réaliste et documenté qu’on se prend à croire que la loi des 49 degrés a vraiment été mise en place, seule entorse à la réalité, qui rend encore plus puissant un propos qui l’était déjà à la base. Sarah Cavalli Pernod interprète Elle, double de Rebecca Vaissermann et a la charge d’introduire et de conclure la pièce. Elle prend donc le premier monologue, pour rendre encore plus tranchant la dichotomie entre son quotidien et les deux ouvriers immigrés sur place.
Ces travailleurs portent en eux l’espoir d’une vie meilleure, pour eux mais aussi leur famille. Cette dualité entre espoir et dureté du travail est subtilement exprimée par les deux comédiens Matthias Lefèvre et Charbel Hachem qui appellent les billets qu’on leur donne des morceaux de papier pour la liberté. A travers ce terme d’apparence anodine, se dégage toute la futilité d’une société de consommation qui a pour valeur cardinale l’argent. Rentré dans ce système, quand ils auront collecté assez de ces « morceaux de papier », ils pourront y prétendre à cette liberté. En opposant argent et liberté, Rebecca Vaissermann montre les limites de notre société actuelle. « Dans sa bouche [à Pharaon, c’est-à-dire le dirigeant, le patron], heureux, ça veut dire productif », dit Ketut, avant d’ajouter « Dans nos bouches, heureux c’est être libre peut être, productif évidemment« . L’argent comme moyen de se libérer, et non une finalité en soi.

Une apologie du climat
49 degrés pourrait être une tragédie, puisque les travailleurs qui témoignent sont pris dans un engrenages qui les dépassent, et n’ont aucun moyen de s’en sortir, si ce n’est de se raccrocher au futur, en se disant que s’ils font tout dans les règles, un jour leur heure viendra. Mais la pièce ne prend pas ce ton, même si elle n’édulcorera pas ces faits. C’est comme un uppercut en slow motion. Au travers du récit des personnages se dévoile petit à petit tout le système mis en place dans la construction des pyramides modernes, les gratte-ciels. Le tout ponctué des interventions de Mo (Pauline Ben Guigui), voulue comme Moïse au féminin mais qui dans la pièce se veut plutôt symbole de la Terre, des éléments, « fille du feu et du vent« . En coryphée, elle ouvre et ponctue le récit par des tirades qui sort du quotidien des travailleurs et ouvre des perspectives. Quand elle s’exprime, le ton change. Pauline Ben Guigui porte ce personnage qui amène une dimension métaphysique à la pièce. Si le réchauffement est présent à travers les températures évoqués, il devient concret dans les interventions de Mo. En traitant de ces deux thèmes au final intimement liés, 49 Degrés nous met face à nos choix en tant qu’individu comme de société. En tant qu’individu, car nous faisons le choix d’aller à Dubaï pour visiter la Burj Khalifa, le Mall of the Emirates et sa piste de ski en intérieur, ou le voyage pour les championnats du monde de handball (2015) ou de football (2022) et ses stades climatisés, et dont la construction a mis à jour les conditions inhumaines des travailleurs immigrés (d’Inde, du Pakistant, du Sri Lanka) qui ont rendu ça possible.
La question de la postérité est d’ailleurs posée en deux temps dans la pièce concernant les gratte-ciels : « Tu crois qu’un jour les gens viendront voir les tours comme les pyramides ? […] Dis Tu crois qu’un jour ils nous admireront pour les avoir construites ? Ils parleront de nous ? » En tant que société également, puisque ce sont les choix globaux des pays qui déterminent la politique climatique globale. On voit les différences entre pays lors des Conférences des Nations unies sur les changements climatiques, qui accouchent généralement d’une petite souris quand on regarde l’accord qui met tout le monde d’accord.

Une mise en scène au service du texte
La mise en scène signée Matthias Lefèvre met comme d’habitude en valeur le texte, même si, il l’a confié, la version finale est le résultat d’une réflexion l’ayant amené à cette sobriété car au départ il envisageait quelque chose de beaucoup plus fourni. Au final, on retrouve la patte eXplo, entre l’intro silencieuse qui questionne le spectateur, le jeu sur la lumière très original (les comédiens déplacent les projecteurs), les comédiens qui écoutent scrupuleusement celui qui parle, ou encore le jeu avec les 4 chaises présentes tout au long de la pièce. Seul bémol, la séquence musicale de fin assez longue, et difficile d’accès, qui prend sens… quand elle est explicitée par Matthias. Mais c’est ça aussi la patte eXplo, nous proposer des choses, des expériences qu’on ne trouve pas ailleurs. Et pour le coup, face à Fracture.s et L’Asile de la pureté, 49 Degrés est la plus accessible des trois ! Côté costumes, c’est Gabrielle Boucher qui s’en est chargé, qui n’est autre que l’interprète d’une multitude de personnages dans L’Asile de la Pureté. Son choix de vêtements donne une dimension intemporelle à la pièce en ne caractérisant pas directement les travailleurs immigrés au Qatar. A travers ce choix, la portée du texte est décuplée car le message devient universel.
49 Degrés nous met face à une double actualité : le travail des immigrés et le réchauffement climatique. Si les thèmes sont connus, Matthias Lefèvre et Charbel Hachem en incarnant très justement les travailleurs, nous touchent et concrétisent une réalité qu’on perçoit désincarnée par un écran, ou par la lecture. La candeur, l’humanité, l’espoir qui se dégage des monologues d’Abhishek et de Ketut fait prendre conscience qu’on ne naît pas tous sous la même étoile en ce monde. Mo de son côté, par sa prise de hauteur, son rappel de l’histoire et les perspectives qu’elles proposent est là pour rappeler que malgré tout, tout n’est pas perdu. Le tout, encadré par l’introduction et la conclusion d’Elle, qui nous ancre dans notre réalité. 49 Degrés est une pièce qui monte en puissance au fur et à mesure qu’elle déploie ses monologues, qui touche au cœur et questionne nos choix. A travers un réalisme saisissant, elle nous montre les limites du monde dans lequel on vit, et nous propose une autre voie. Sans nous forcer, comme si c’était à prendre ou à laisser… Et bien nous, on prend, et c’est en y allant que vous ferez votre propre choix !
8/10
« 49 Degrés » de Rebecca Vaissermann
Mise en scène : Matthias Lefèvre
Avec : Pauline Ben Guigui, Charbel Hachem, Matthias Lefèvre et Sarah Cavalli Pernod
À la Factory – Espace Roseau Teinturiers jusqu’au 26 juillet 2025 : tous les jours à 12h05, relâche le mardi (8, 15 et 22 juillet).
Réservations
