[Off Avignon] Graines : Un hymne à l’amitié !

Graines, comédie mélancolique, c’est du théâtre de troupe. Le pur, le vrai comme on n’en voit plus beaucoup à l’heure des nombreux seul.e.s-en-scène qui ponctuent Avignon mais pas que. Le thème ? L’amitié, avec pour cadre, une soirée entre amis. On ne peut plus simple – mais aussi classique – sur le papier. Comment Octave Paye s’est emparé du sujet ?

Synopsis : Six amis se retrouvent dans la maison des parents de l’un d’entre eux, pour répéter une pièce de théâtre.

Une graine, c’est le symbole des débuts d’une amitié comme de l’amour. On la plante, et on voit comment elle pousse. Parfois elle devient arbre, parfois elle fane.

Des amitiés fortes sans être parfaites

Ici l’amitié des protagonistes est solide et longue. Ils sont six, trois filles et trois garçons. Nous avons donc Alex (Octave Paye), le séducteur dont le nombre de conquêtes est inversement proportionnel à leurs durées, Élie (Auguste Parent) son meilleur ami, aussi gentil que timide envers les filles, Léa (Lucile Roux-Baucher) la trentaine (alors que les autres sont dans leur vingtaine) et bisexuel, Jeanne (Fiona Medjahed), l’indépendante et féministe, Vincent (Damian Jelic) l’intellectuel et Rebecca (Léa Mounier) qui a le don de choisir le mauvais garçon pour elle. Si le parallèle avec Friends peut être très tentant, il serait en fait très réducteur, parce qu’Octave Paye, également auteur de la pièce, a sa propre voix. Une voix qui fait toute la singularité de Graines. Une voix imperceptible et pourtant présente dans chaque mot que prononcent les comédiens.

En effet, sous couvert d’une soirée entre amis, à travers des dialogues qui peuvent paraître anodins, Octave se saisit des personnalités de chacune et chacun pour dresser le tableau de ce qu’est l’amitié aujourd’hui. Vous vous en doutez, la réponse n’est pas linéaire. Chaque personnage aura la sienne, propre, en fonction de son vécu. Un vécu qu’on projette, qu’on imagine, en fonction de leurs propos et réactions sur scène. Et les messages passent : leurs doutes, les soutiens qu’ils vont chercher chez l’un, l’une ou l’autre, les jugements parfois, inhérents à toute vie en groupe, qu’ils soient partagés (l’animosité envers Paul, le copain de Rebecca, que personne n’apprécie mais qu’ils acceptent par respect pour elle), ou ciblés entre deux personnages, quand l’incompréhension fait surface (entre Alex et Léa par exemple). Mais peu importe les obstacles, ils finiront toujours par les surmonter. Ce qui ne veut pas dire que certaines actions ne laisseront pas de traces. Ce qui est génial, c’est que cette soirée va être une sorte de catalyseur pour l’évolution de chaque personnage. Et si temporellement on se doute bien que tout ça ne se passerait sûrement pas en une soirée, la progression de l’histoire, les enchaînements, les transitions, font paraître le tout parfaitement logique. Rien dans les dialogues ne semble forcé, comme devant amener une situation. La soirée suit son court, et si dès l’accroche, on est avec les personnages, plus le temps passe et plus on se dit qu’on amerait faire partie de ce groupe.

Des comédiens qui nous transportent

Et quel groupe ! La compagnie 90/10 nous propose un véritable théâtre de troupe où tout le monde a sa place, où tout le monde peut s’exprimer. Seul petit bémol, le personnage de Rebecca est en retrait par rapport aux autres. Mais pour le reste, toutes et tous vont pouvoir s’exprimer pleinement. Chaque comédien habite son personnage et toute la complexité qui va avec. Octave Paye propose en Alex un séducteur, certes, mais qui tient son meilleur ami en haute estime, et se pose des questions sur son comportement, Auguste Parent justement campe un Élie en grand gentil plus vrai que nature et qui aura son moment de frustration, Lucile Roux-Baucher, une Léa décomplexée mais garante d’une certaine sagesse par son rôle implicite de « mama » du groupe. Fiona Medjahed interprète Jeanne une féministe à fort caractère éprise d’Élie, même si ce dernier ne voit rien, Damian Jelic un Vincent qui intellectualise tout, mais qui a besoin du regard des autres, et Léa Mounier, une Rebecca en questionnement et reconstruction.

Sur le papier, il y a de quoi faire, et comme l’écriture suit, on a donc le fond et la forme. En plus, l’alchimie présente sur scène entre tous les personnages, entre tous les comédiens, va créer une synergie parfaite. On passe littéralement la soirée avec eux – d’autant plus qu’en Avignon, la pièce commence à 22h30. Mais surtout, c’est beau, c’est frais, c’est drôle, c’est émouvant. C’est optimiste sans être utopiste. C’est un véritable théâtre de troupe, où chacun a sa place, et fait corps avec son personnage. Le passage sur la gentillesse entre Alex et Élie, celui sur Paul entre Léa et Rebecca, les aveux entre Jeanne et Élie, le moment psychédélique de Vincent (moment qui souvent prétexte à faire n’importe quoi, et une fois encore est très bien géré)… Ce ne sont que quelques scènes fortes parmi d’autres qui ponctue la pièce et les moments plus drôles, et qui participe au réalisme et à la qualité de cette dernière.

La mise en scène (Octave Paye également) suit l’écriture, elle est dynamique et efficace, dans un décor qui a une table et un canapé, et dont les coulisses servent de reste de la maison. L’espace est bien utilisé, les comédiens et comédiennes ont chacune et chacun des petits traits et attitudes qui caractérisent leur personnage. Elle participe à l’effet de groupe, notamment avec la scène d’introduction ou les chips, et permet d’apprécier d’autant plus le travail de troupe de la compagnie.

Graines, ça pourrait être la réponse d’Octave Paye à la question : « Pour toi, c’est quoi l’amitié ? ». Mais au lieu d’y répondre pour lui-même, il a voulu une réponse universelle. Pour ce faire, il a choisit six personnages aux traits caractéristiques, à l’amitié déjà bien établie pour dresser un panorama de la jeunesse d’aujourd’hui en en faisant des archétypes. Le résultat est épatant. Que ce soit l’écriture, avec des scènes qui s’enchaînent toutes aussi fortes les unes que les autres, ou les six comédiens dont l’alchimie sur scène nous fait croire sans faille à cette amitié de longue date, et dont le talent nous fait passer par toutes les émotions en fonction du moment. On rit beaucoup, on est ému par moment aussi, et à la fin, on a qu’une seule chose en tête : on veut la suite ! Et vous savez quoi ? Ce ne serait pas si impossible…

« Graines, comédie mélancolique » d’Octave Paye
Mise en scène : Octave Paye
Avec : Damian Jelic, Fiona Medjahed, Léa Mounier, Auguste Parent, Octave Paye et Lucile Roux-Baucher
Au théâtre des Brunes jusqu’au 26 juillet 2025 : tous les jours à 22h30, relâche le mercredi (9, 16 et 23 juillet).

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