[Théâtre] « Fais moi une place » : Un voyage à ne pas manquer !

Un huis-clos ayant pour cadre la cabine d’un train de nuit, c’est peu commun… La rencontre entre un homme et une femme dans une comédie romantique, beaucoup plus. Fais moi une place nous propose un échange dans lequel chaque personnage va faire connaissance de l’autre, et même plus : apprendre à le connaître. Une énième histoire d’amour où l’originalité du cadre va se refléter dans le propos ?

Synopsis : un homme qui n’a pas retrouvé sa femme à la gare prend le train pour leurs vacances avec tous les bagages, la pensant dedans. Arrive alors une passagère inattendue, sans place attitrée, qui va tenter de profiter de la place vacante…

Embarquement immédiat

Fais moi une place est une comédie romantique. Et comme toute comédie romantique qui se respecte, le lieu est simplement prétexte à la rencontre d’un homme, Manuel (Romain Fleury) et d’une femme, Camille (Justine Thibaudat). Le premier devait partir en vacances avec sa femme, la seconde est à la recherche d’une place dans le train. Ils ont des personnalités très différentes et la femme de Manuel n’étant pas monter dans le train, c’est l’occasion pour nos deux protagonistes de discuter – là encore, logique. Mais leurs personnalités sont chacune très travaillées. Ça, déjà, c’est beaucoup moins commun. On va alors vite se rendre compte qu’on part nous aussi en voyage, direction les pays de Manuel et de Camille.

Un duo magique

Ce qui frappe en tout premier lieu et dès les premiers échanges, c’est l’alchimie sur scène entre Romain Fleury et Justine Thibaudat. La connexion est instantanée, non forcée, rendant logique certaines séquences convenues dans d’autres circonstances, notamment lorsque les personnalités vont se dévoiler petit à petit. Les échanges sont francs, vifs, réalistes, et le grand talent des deux comédiens nous fait passer en quelques secondes d’une émotion à l’autre. Oui, c’est une comédie romantique, cela ne fait aucun doute. Mais Fais moi une place démontre que cela ne doit pas forcément rimer avec superficialité. Le monologue de Manuel, sorte de seul-en-scène magistral qui égratigne à travers une description de sa famille, les travers sociologique qui gangrène la société, en est la plus belle démonstration. On est littéralement transporté. Un vrai moment de théâtre. Si Camille aura aussi le sien, force est de reconnaître qu’il sera moins puissant par son propos. Mais qu’importe, elle aura aussi son moment.

Romain Fleury campe un Manuel tout en nuance, à l’opposé d’une caricature de l’homme viril, comme de l’homme déconstruit. De son côté Justine Thibaudat n’est pas en reste. En effet, face à un Manuel en quête de lui-même après avoir appris la raison de la non venue de sa femme, c’est elle qui dirige, qui tient les échanges. Justine propose un jeu qui allie avec subtilité force et émotion par moment, candeur et maladresse de l’autre. D’un côté une Camille privée qui se livre, de l’autre la Camille publique qui vit le moment présent. Et Justine Thibaudat passe (parfois « félinement ») de l’une à l’autre en une fraction de seconde. Elle joue d’une séduction qu’elle assume le plus souvent, mais aussi parfois malgré elle. Car globalement sûr d’elle, elle a quand même besoin d’être rassuré. Et ce qui est original et rafraîchissant, c’est que c’est la même chose de l’autre côté. La grande force des personnages c’est donc leur complexité. Incarnés par Romain et Justine, ils sont touchants, attachants, et surtout remplis d’humanité.

Une écriture plus fine qu’attendue

C’est là toute la qualité de l’écriture derrière la pièce. Car au final, elle est d’une simplicité extrême. C’est souvent à ça qu’on reconnaît les plus belles plumes, celles qui arrivent à faire de moments tout simples, des histoires prenantes portées par la seule qualité des propos tenus par leurs personnages. C’est le signe de protagonistes à la psychologie très travaillée. L’autre point qui marque le signe d’une excellente écriture, c’est la manière dont sont construits certains fils rouges qui vont parcourir la pièce, ou certaines séquences qui se répondent l’une à l’autre, mais pas immédiatement. Ça crédibilise le propos en le rendant d’autant plus réaliste. Anthony Michineau enchaîne les scènes de manière logique, ponctuées par de petites interventions de tiers, ou des sonneries de portables plus originales les unes que les autres. Également à la mise en scène, il a rythmé la pièce juste ce qu’il faut. Elle est dynamique sans jamais prendre le pas sur les dialogues, et utilise bien l’espace, à priori pourtant réduit, de la cabine. Et cela nous permet de passer un excellent voyage en leur compagnie.

A travers une comédie romantique au synopsis on ne peut plus classique si on excepte le lieu, Anthony Michineau évite les écueils éprouvés du boulevard et propose une pièce complexe sous couvert de légèreté. Plusieurs messages passent, évoquant notamment la réalité des rapports à l’autre d’aujourd’hui, pour mieux nous montrer un autre possible. Portée superbement par Romain Fleury et Justine Thibaudat, Manuel et Camille nous transporte dans un monde non idéalisé, nous dévoilant leurs forces et leurs faiblesses, en nous transportant dans leurs histoires avant d’entrevoir leur histoire. C’est frais, c’est beau, c’est optimiste sans être naïfUn shot de bonne humeur qui met en forme pour l’été !

8/10

« Fais moi une place » d’Anthony Michineau
Mise en scène : Anthony Michineau
Avec : Romain Fleury et Justine Thibaudat
Au théâtre de la Contrescarpe jusqu’au 31 juillet 2025 : les jeudi et vendredi à 21h, samedi à 16h30 et 21h, Dimanche à 15h.
Réservations

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