Ravage, c’est typiquement le genre de pièce à double tranchant pour moi. L’idée est simple mais attrayante, et comporte un côté fun qui peut soit en faire une comédie, soit une pièce de boulevard. Quel côté Clark James a-t-il choisi ?

Une soirée anniversaire classique pour Tristan et ses amis. Classique, vraiment ? de gauche à droite : Clark James, Virgil Leclaire, Malyka R.Johany, Victor Lainé, Liam Baty et Garance Teillet.
Synopsis : Deux étudiants colocataires et leur chat, habitant la plus grande maison du campus, invitent leurs amis à se confiner avec eux alors que l’arrivée d’un ouragan de niveau 5 sur la ville est annoncé.
Commençons par préciser le point de départ de l’intrigue. Nous avons : Tristan, le colocataire amoureux d’Emma qui veut profiter de la soirée pour lui fêter son anniversaire et lui déclarer sa flamme, Emma qui est en couple avec Adrian, qui pour faire simple cumule tout ce que l’humanité comporte d’horrible étant misogyne, raciste, homophobe, pédant et j’en passe. Nous avons Romain, l’autre colocataire qui a un chat (oui c’est important !) et qui passe sa vie à ne rien faire si ce n’est squatter le canapé. Puis un second couple : Sarah, fille aux mœurs légères, et Victor, influenceur, qui relève quotidiennement des défis pour sa communauté… mais surtout pour de l’argent. C’est la fin de l’année, ou le tout début des vacances, et la villa qui comporte 11 colocataires n’en a plus que deux. Comme un ouragan de niveau 5 arrive sur la ville, les autorités ont indiqués aux gens de se confiner. Tristan a décidé de convier ses amis restés sur le campus pour passer la soirée ensemble plutôt que chacun de son côté, prétextant donc fêter l’anniversaire d’Emma.
Chaque protagoniste représente un péché capital : Tristan, l’envie, Romain, la paresse, Emma, la colère, Adrian, l’orgueil, Sarah la luxure, Victor, l’avarice et le chat, la gourmandise. Si ces traits caractérisent et définissent les personnages, on a vite fait de les oublier pour se concentrer sur l’histoire, sans que ce ne soit aucunement un problème. Le cadre de la comédie est posé.
C’est là qu’intervient le talent de Clark James, qui sous le couvert d’un départ très classique, va proposer une pièce qui va jouer avec les codes du genre. On précisera juste que l’idée et l’écriture ont eu lieu avant le confinement dû au Covid.
S’il y a quelques scènes qui flirtent grandement voire embrassent le côté comédie française ou teen-movie américain – dont une un peu longue, elles sont au final rares et c’est une excellente nouvelle. Le reste du temps, Clark James, nous propose sa version de l’histoire, avec du contenu original, ou en se réappropriant des scènes du genre, avec un nouvel angle de vue qui parfois arrive même à surprendre.
La force première de la pièce, c’est de jouer avec le spectateur. On propose donc un point départ classique, des personnages stéréotypés, des scènes « teen-movie » (également plutôt au début de la pièce – on pourrait presque penser à du fan-service)… Et puis l’histoire se lance, les personnages se complexifient, à l’exception notable d’Adrian, et la pièce va là où on ne l’attendait pas.
D’abord il faut saluer le travail des comédiens et des comédiennes. S’ils sont aidés par une écriture plus poussée de leur personnage qu’habituellement en comédie qui leur permet de ne pas se limiter à une caricature du péché qu’ils allégorisent, on suit leurs histoires avec plaisir parce qu’ils rendent leur personnage humain et crédible et ça sonne vrai. Dès lors, quand petit à petit on perce les carapaces ou on confirme nos premières impressions, on y croit. Et ce n’etait pas évident au départ, notamment pour Sarah et Victor, qui incarnent deux influenceurs dans leur dimension la plus superficielle. Au début, il y a beaucoup de non-dit, qui lorsqu’ils finissent par être exprimés viennent généralement battre en brèche les idées préconçues qu’on avait pu mettre en place sans les voir. Ainsi, quand changement il y a, on y voit une logique et non un deus ex machina.
Et c’est vrai pour toutes et tous : Virgil Leclaire (Tristan), navigue entre ombre et lumière, Clark James (Romain) masque par sa paresse de gestes les envies de son esprit, Malyka R.Johany (Emma) par sa volonté de ne pas froisser s’enferme dans une vie qui ne lui correspond pas, Liam Baty (Adrian) dont la nonchalence à dire les pires horreurs en amplifie l’impact et le rend absolument détestable, Garance Teillet dont l’apparente légèreté contraste avec la réflexion et l’analyse de sa situation (et de celles des autres), Victor Lainé (Victor) prêt à tout pour ses followers… quoi que et Kevin Benaïs dont le rôle inattendu, constitue une belle ponctuation de la pièce, et pour lequel il se donne à cœur joie. Chaque personnage est travaillé, et chacun aura son moment.
Deux sont particulièrement intéressants. Le premier, une confrontation entre Tristan et Emma, à l’issue vraiment originale. En une scène, est révélé un trait qu’on n’a pas forcément anticipé de Tristan, et la force de caractère d’Emma, plus que sa colère. Cette scène, à la tournure inattendue, fait vraiment réfléchir, renversant une situation et associant deux personnages à priori opposés, Adrian et Tristan. Une grande et belle surprise, car elle montre qu’une approche toxique n’est pas seulement là où on l’attend.
La seconde mettra en scène Sarah et Emma. Les rôles sont alors inversés par rapport à la scène décrite précédemment. Emma prend le rôle moralisateur, face à une Sarah pour le moment en plein dans son rôle de personne sans aucune morale, qui, même en étant en couple, ne s’empêche aucune relation, et même les provoque. La luxure. Mais nouvelle surprise dans l’argumentation, puisqu’Emma est renvoyée à ses propres limites, quand Sarah prend une toute nouvelle dimension avec des arguments qui font mouche.
Côté comédie, le moment d’action/vérité comporte lui de petites originalités bienvenues, et la scène Romain/Victor pour relever un défi est réjouissante. Et si la fin conclut bien la pièce, nous montrant la voie suivi par tous les protagonistes, on regrettera juste celle de Tristan. On en vient alors à se dire qu’il y aurait matière à série pour les suivre entre la fin de la pièce et l’épilogue.
Côté mise en scène, on ne peut que relever le chat bien évidemment. Mais au-delà, ce qui est intéressant c’est que rien n’est fait pour exacerber la comédie, ce qui renforce des tableaux, qu’ils soient drôles (comme la scène Romain/Victor lors du jeu action/vérité) ou plus durs (comme la confrontation Tristan/Emma).
Avec Ravage, Clark James arrive à tirer une comédie personnelle d’un sujet pourtant éculé. En proposant des personnages complexes, des réflexions allant parfois à contre-courant des pensées habituelles, et une dramaturgie jouant avec les codes du genre, il dénonce nos travers sans jamais nous accuser, et nous pousse à nous remettre en question sans nous culpabiliser. Si cela fonctionne aussi bien, c’est grâce au talent de toute la troupe sur scène. Toutes et tous sont excellents, et dévoilent petit à petit tous les aspects de leurs personnages. Une belle surprise !
7,5/10
Ravage de Clark James
Mise en scène : Clark James
Avec : Liam Baty, Kevin Benaïs, Clark James, Victor Lainé, Virgil Leclaire, Malyka R.Johany et Garance Teillet
Par la compagnie Splash
Du 29 juin au 21 juillet au Théâtre du Rempart (Avignon) à 10h (relâche le lundi).
