Comment appréhender un monde qui ne semble pas vouloir de nous ? Un monde qui paraît étranger, et dont on se sent étranger ? Jouée pendant tout le festival off d’Avignon, Fracture.s est une pièce québécoise sur la rencontre percutante de deux personnages qui ont pour seul point commun apparent une solitude extrême, résultante d’une expérience à chacun personnelle qui les a mentalement brisés.

Synopsis : Jules et Clémence ne se connaissent pas. Ils mènent chacun leur vie et ont pour seul point commun, le fait d’être à bout. Une rencontre impromptue va les obliger à casser leur solitude, confronter les raisons qui ont fait d’eux ce qu’ils sont et considérer l’autre.
Fracture.s se situe entre la performance et la pièce de théâtre. Elle a une énergie folle, prend le spectateur à partie, lui laissant à peine le temps de respirer. Si Jules (Laurent Simard) par son accent québécois et son évocation de Sainte Catherine nous situe un peu dans l’espace, malgré tout, on ne sait pas d’où il vient, ni vraiment où on est (pour nous français), ni où on va. Et ce n’est pas ses habits qui vont nous aider. Pourtant ça ne dérange pas le moins du monde. Parce que son monologue de départ, après une très rapide description, nous happe, nous prend dans la tornade de son esprit qui mouline, qui prend et recrache l’information du monde qui l’entoure sans filtre. Son exaspération monte à vitesse grand V, car le monde qu’il décrit, il ne le comprend pas. ll expose implicitement le paradoxe des grandes villes et des réseaux sociaux où les personnes n’ont jamais été aussi proches, et en même temps aussi loin les unes des autres. Dans ce monde qui va toujours plus vite, le temps vient à manquer, et l’homme lui court après. On prend alors conscience que Jules est dépassé, il montre les signes d’un burn-out, ce moment où le cerveau et le corps disent « stop ! » pour avoir été poussés trop loin, trop longtemps.

Arrive alors Clémence (Chloé Chartrand, également autrice de la pièce), tout aussi perdue que Jules, même si un peu moins agressive dans l’échange et avec un accent un peu moins prononcé, qui annonce la couleur : ce qui l’a fait vriller, elle, c’est une invasion de punaises de lit. Amorce complètement différente mais même résultat. Elle est à bout, car cette invasion invisible – se passant uniquement la nuit, quand elle dort – lui a amené un nombre de TOC rendant caduque toute vie sociale. Son monologue part lui aussi d’un détail pour petit à petit déployer toute sa puissance et son envergure. S’il est moins brutal que le premier (qui atteint des sommets), il n’en est pas moins très percutant.
Dans cette introduction des personnages pointe l’essence de la pièce. Elle demande de l’attention, encore plus pour les français qui n’ont pas toutes les subtilités de la version québécoise de leur idiome. Même si l’autrice a pris soin – et c’est tout à son honneur – de modifier quelques termes pour nous autres, français, dans le cadre du festival d’Avignon. On est même prévenu avant le début de la pièce que Fracture.s va utiliser à foison les sacres, ces jurons québécois (du type criss, esti…). Mais derrière une avalanche de mots racontant les histoires personnelles de nos deux protagonistes se dévoile un véritable constat et analyse de notre société actuelle. Et c’est là tout l’intérêt de la pièce.
Car au final, ce que cherche Jules et « Clem », c’est leur place dans ce monde. En s’interrogeant, il nous font nous poser des questions sur le sens de nos vies. Comment ne pas se faire aspirer par un monde qui en demande toujours plus ? Comment trouver sa place sans renier ses principes, ses valeurs ? Être différent, est-ce être condamné à être seul ? La voie proposée, c’est d’aller vers l’autre, de le considérer, le découvrir. C’est d’aller à sa rencontre. Fidèle à elle-même, la pièce fait se rencontrer les protagonistes… dans un accident de voiture, quand Clémence renverse Jules.

Alors la pièce prend une autre dimension. Pris par le quotidien, c’est d’abord l’individu qui prime. Logique, car il est difficile d’être compréhensif juste après s’être fait renverser, quand en plus l’automobiliste est complètement en tort. Mais de ce départ va naître au fur et à mesure une certaine complicité, puisque Jules et Clem vont révéler leurs failles. Et on se rend compte alors de ce qui les a amené là, ce qui a fait qu’ils sont devenus ce qu’ils sont à ce moment précis. Fracture.s garde le ton de la première partie, un texte fait d’ellipses, de ruptures, de monologue arrêtant le temps. Elle garde également cette capacité à injecter de vraies réflexions sur le monde dans lequel on vit, qu’il nous faut capter car le débit est rapide. Et elle ajoute dans cette partie le côté humain de deux êtres en perdition qui se découvrent.

Les deux comédiens habitent leurs personnages. Laurent Simard dont on se demande comment il garde sa voix de jour en jour rien qu’après son premier monologue, nous transporte dans son esprit petit à petit. Au début perdu (comme lui) dans les méandres de ses réflexions pas toujours claires (on passe de Sainte Catherine, à Toyota, à une salade avec des raisins…), c’est dans les détails que se cachent les raisons et les réflexions profondes de ses paroles. Chloé Chartrand est dans le même état, mais dans un registre totalement différent. Elle aussi nous harangue à sa manière, nous plonge dans son quotidien, nous interpelle. Il y a quelque chose de quasi hypnotique dans ce flux de paroles quasi constant où les pauses sont finalement rares. Leur duo fonctionne à merveille, et ils nous entraînent dans leur monde dont on a plaisir à en comprendre les moindres recoins. Chloé Chartrand est également l’autrice d’un texte qui arrive à trouver une direction alors qu’il semble partir dans tous les sens. C’est lui qui situe la pièce entre performance et pièce de théâtre. Lui qui, associé à la mise en scène très sobre et épurée de Matthias Lefèvre assisté de Julie Boissonneault, nous explose à la figure brut de décoffrage, sans contexte, comme s’il existait par lui-même et qu’il n’avait besoin finalement ni d’avant, ni d’après, en se permettant quand même quelques petites touches d’humour. La mise en scène, elle, sied parfaitement à la pièce puisqu’elle permet de se concentrer sur les mots, avec juste ce qu’il faut de symbolique pour porter ces derniers.
Chloé Chartrand propose un texte brut, dur et saisissant qu’elle interprète à merveille avec Laurent Simard, dans une énergie folle. On rentre dans l’histoire de Jules et Clem comme on peut, petit à petit, le texte se révélant au final beaucoup plus subtile qu’il ne le laisse penser au départ. Ces deux âmes perdues nous proposent une véritable introspection personnelle à travers les leurs, une réflexion profonde sur le monde qui nous entoure et nous invite finalement dans les moments les plus difficiles à aller vers l’autre, à ne pas rester seul, sans jamais le dire explicitement. Une pièce coup de poing, à prendre absolument !
8/10
« Fracture.s » au Festival d’Avignon tous les jours jusqu’au 29 juillet 2023 (relâche le 25) au théâtre de la Porte Saint-Michel à 18h.
Texte : Chloé Chartrand
Avec : Chloé Chartrand et Laurent Simard
Mise en scène : Matthias Lefèvre assisté de Julie Boissonneault

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